Sur le papier, la version série de 12 Monkeys avait tout pour déplaire notamment pour les puritains du film de Terry Gilliam et les admirateurs du roman-photo de Chris Marker, La Jetée. Car oui, à première vue, tout semblait indiquer un mimétisme scénaristique, une perte de caractère, d’atmosphère et pire encore, un détournement du symbolisme au profit d’une oeuvre sérielle mi-post-apo, mi-voyage temporel sans saveur.

Pourtant, si l’on creuse un peu plus loin que la bande-annonce et les premiers épisodes, 12 Monkeys de Terry Matalas nous offre en fait une aventure de SF télévisuelle fascinante, et, n’ayons pas peur de le dire, une nouvelle vision de La Jetée et de l’Armée des 12 singes. 

Recontextualisons. 12 Monkeys c’est 4 saisons, 47 épisodes de 45 minutes, une diffusion de 2015 à 2018, créée par Terry Matalas et Travis Fickett – qui ont travaillé sur Terra Nova et Nikita. Notons que Terry Matalas a aussi écrit pour Star Trek : Voyager et Star Trek : Enterprise. Ensemble, ils ont collaboré à la création de Hive, un comics de l’univers Star Trek. Un lien fort avec la science-fiction, donc, qui se ressent fortement dans 12 Monkeys.

  • Mais 12 Monkeys, ça parle de quoi exactement ? 

C’est l’histoire de Katarina Jones, une scientifique qui, après une épidémie ayant ravagé l’humanité, a réussi à créer le voyage dans le temps dans le but de sauver la Terre en empêchant la création du virus. C’est aussi l’histoire de James Cole, un voyageur-sauveur de 2043, qui, en faisant de multiples bonds dans le passé avec l’aide de Jones, tente de retrouver l’origine du virus. Enfin, c’est l’histoire de Cassandra Railly, une virologue qui, en 2015, croise le chemin de James Cole et de ses prédictions du futur et qui, fatalement, l’aidera dans sa mission. C’est l’histoire de tous ces destins qui se croisent indubitablement dans deux époques et qui, alliant leurs connaissances et leurs forces, tenteront de sauver ce qui peut l’être et de changer le cours du temps.

  • Déconstruction de ses modèles et création de sa mythologie

La série reprend les éléments principaux de ses modèles à savoir : un cataclysme anéantissant une grande partie de l’humanité, un voyageur du futur qui rencontre et tombe amoureux d’une femme du présent, le concept de voyage temporel. C’est tout. Les ressemblances s’arrêtent ici.

Car la série, en partant de ses modèles, tisse sa propre mythologie au fur et à mesure de ses épisodes et de ses voyages dans le temps. Comme si chaque saut dans le passé était un pas supplémentaire vers son émancipation ; puisque chaque voyage est l’occasion d’élargir les questionnements et d’étoffer le scénario. D’ailleurs le « grand méchant » de la série tend vers une figure mystique, presque fantastique, appelé Le Témoin et prenant la forme d’une silhouette costumée en médecin de peste. Associé à la phrase « le témoin a parlé » ( « The witness has spoken » ) – souvent répétée dans la série comme une vérité absolue – cela ajoute à son côté historico-fantastique, une connotation religieuse. Est-il alors simple témoin du futur ? du passé ? un prophète ?

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Le masque du médecin de peste est utilisé tout au long de la série par les fanatiques du Témoin, preuve, s’il en est, d’une dimension aussi sectaire que terrifiante. Ce visage de la peste, invariablement lié à une pandémie populaire – au sens premier du terme, nous montre un virus sous forme humaine, celui du temps lui-même et de son omniscience. Bien sûr, la mission des voyageurs-sauveurs est d’empêcher la création du virus mais en leur donnant un ennemi physique, cet être entre l’humain et l’inhumain, Terry Matalas et Travis Fickett choisissent de transformer une lutte contre l’invisible, visible.

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Cet ennemi d’un genre nouveau apporte à la série une toute autre dynamique que ses prédécesseurs et contribue à enrichir leur héritage. Outre Le Témoin, les showrunners intègrent aussi le concept de Forêt Rouge – un espace hors du temps et de l’espace ; ou encore les primordiaux – des individus fortement liés au Temps et qui le maintiennent en équilibre. Enfin, le personnage de Jeffrey Goines (interprété dans le film de Gilliam par Brad Pitt) est féminiser et devient alors Jennifer Goines (interprétée dans la série par la formidable Emily Hampshire). Soyons honnêtes, je redoutais le moment où le changement de sexe de ce personnage servirait un but romantique. Il n’en est rien. Jennifer Goines garde les névroses (justifiées) de son personnage mais elle est aussi une femme forte, indépendante, intelligente, honnête. Toutes les femmes de 12 Monkeys le sont.

  • Les femmes de 12 Monkeys

La série – de par son long format – prend le temps d’intégrer de nouveaux personnages, de nouveaux groupes et parmi eux, de nouvelles femmes. Les  » filles  » (Daughters, en v.o) en est l’exemple parfait. Femmes survivantes, orphelines, veuves, elles apparaissent comme un groupe soudé, allié de nos héros. Sans trop en dire sur l’intrigue, ce groupe forgera le destin d’un personnage en particulier que l’on retrouve dans un épisode fort de sens. Daughters (épisode 4×07) soude le destin de 4 femmes dans un coup d’éclat fait de révélations et d’explications et nous offre une magnifique introduction sur la maternité et la raison d’être d’un enfant et cela en superposant deux monologues, qui dans leurs mots s’opposent… mais finissent par une même phrase : « par amour pour ma mère ». Commencement d’un triptyque – avec les deux épisodes suivants (Demons 4×08 ; One Minute More 4×09) – Daughters fait basculer 12 Monkeys dans une histoire familiale dense, chaotique, émouvante tout en la reliant avec le récit principal de SF – bien que ce thème se retrouve dès la saison 3, cet épisode le parachève.

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Bien sûr, le personnage féminin principal reste Cassandra Railly. Si celle-ci finit par tomber amoureuse de James Cole, elle n’en reste pas moins indépendante et ne se contente pas de le suivre dans ses missions. Elle aussi prendra le rôle de meneur et, parfois même, se détournera de James au profit de ses propres convictions. Et si l’héroïne finit par être une femme de terrain, qui combat physiquement ces adversaires, elle ne renie jamais son passé de scientifique – et met ses connaissances à profit plus d’une fois – tout comme Katarina Jones. Et voir des femmes de science à la télévision est un fait assez rare pour le remarquer.

  • Timeline et atmosphère

Lorsque l’on écrit une oeuvre sur le voyage temporel, il faut prendre du recul. Avoir une vision d’ensemble pour éviter les incohérences. Terry Matalas & Travis Fickett l’ont parfaitement compris et cela se ressent dans l’écriture, la gestion des personnages et leur évolution. Ne cherchez pas à tout comprendre tout de suite. Le tableau final se dévoilera petit à petit sous vos yeux et toutes les réponses seront données dans les derniers épisodes – avec tout de même des révélations disséminées tout au long de la série. Les plus infimes détails – une phrase étrange en saison 1, une mèche blanche dans les cheveux d’un personnage – sont expliqués et traités dans le grand ensemble sériel. Patientez, enquêtez, admirez. La force de 12 monkeys est aussi son atmosphère unique où chaque chanson, dialogue, symbole est pensé comme essentiel.

Les showrunners construise à travers 12 Monkeys un spleen audiovisuel contemporain, métaphorique et onirique qui repose sur une harmonie narrative – une timeline parfaitement orchestrée – et participe à une ambiance itérative ayant largement sa place dans une série sur les voyages temporels. Ces répétitions ne sont que les manifestations d’un thème qui joue justement sur le souvenir. Deux exemples sont représentatifs : la chanson These Arms of Mine (Otis Redding) et le motif récurrent de l’Ouroboros – ce serpent mythique qui se mord la queue.

These Arms of Mine accompagne un monologue au tout début et à la toute fin de la série – avec des présences ponctuelles sur d’autres épisodes. Une manière efficace de « boucler la boucle ».

Where are you right now ? 
Somewhere warm, safe ? 
Next to someone you love ? 

Les trois premières questions de ce monologue intègrent dès le début des thèmes forts : l’inconnu, la perte, l’amour. La chanson d’Otis Redding empreinte de mélancolie complète un tableau peu joyeux. Des thèmes baudelairiens – d’où le spleen évoqué – que 12 Monkeys utilise de manière éloquente. Quant à l’Ouroboros, il est au centre d’une énigme, celle qui dénoue l’intrigue en saison 4 ; cependant, les plus observateurs voient déjà ce symbole dès le générique avec ces singes disposés de manière circulaire. Rien n’est laissé au hasard.

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Pourtant, si la série s’éloigne au fil des épisodes de ces prédécesseurs, elle leur rend aussi hommage et ne tente pas de renier ses origines. En effet, elle choisit de mettre en scène un plan clé de La Jetée et de L’Armée des 12 singes : celui de l’aéroport.

Seule séquence présente dans les trois oeuvres, elle dénote une esthétique particulière et une narration différente à chaque branche évolutive de l’histoire. Si le plan de La Jetée et celui de l’Armée des 12 Singes sont quasi-identiques, celui de 12 Monkeys casse complètement le plan mythique pour surprendre et détourner l’attention du spectateur. Car contrairement aux deux premières versions qui finissaient leur histoire par ce plan, 12 Monkeys choisit de l’implanter dans l’épisode One Minute More (4×09) – sur une saison qui en compte 11.  Ce changement de rythme entretient un suspense sur l’après. Le besoin d’émancipation de la série se reflète dans ses hommages fluctuants aux dénouements incertains dont cette scène est à la fois l’achèvement d’un modèle et le point d’entrée dans un nouveau monde.

Ce parti-pris d’utiliser le format série comme une extension à l’histoire originelle fait de 12 Monkeys une oeuvre qui se sert de son médium pour réécrire au présent une histoire du passé.

  • Série de SF pour fan de SF

Ses origines et son sujet font de 12 Monkeys une série de SF à part entière, déjà ancrée dans les esprits des plus férus du genre. Mais à partir de la saison 2, la série prend de l’ampleur et n’hésite pas à jouer avec les codes du genre. Prenons le cas de quelques épisodes en exemple.

Lullaby (2×08) est un épisode-concept bien connu des fans de séries SFFF : celui du jour sans fin. Dans 12 Monkeys, James Cole et Cassandra Railly revivent une journée bien particulière dont ils devront changer l’issue afin de sortir de cette boucle. Mais elle n’est pas la seule série à avoir utilisé ce schéma. Supernatural, Person of Interest, Stargate SG-1, Fringe, Xéna, Star Trek (TNG et Discovery), Buffy et bien d’autres ont toutes, à leur manière, contribué à développer cette idée. 12 Monkeys se place donc aux côtés de ses consoeurs sérielles, cultes et iconiques pour beaucoup.

Autre épisode, autre exemple : Die Glocke (4×06) qui met en scène Adolf Hitler et, donc, des nazis. Bien sûr, il s’agit avant tout d’Histoire mais la SFFF s’empare depuis ces dernières années de ces figures et les détourne pour les intégrer au mieux dans son imaginaire. Piégés en France en 1944, les voyageurs-sauveurs se retrouvent confronter au régime nazi et, tout en menant à bien leur mission, aideront la résistance à assassiner Hitler. Quand la fiction rencontre l’histoire, cela donne parfois des scènes surréalistes et 12 Monkeys fait de son épisode – au sujet historique lourd – le plus « fun » de la série. Cette part de l’Histoire intervient aussi dans Angel, Supernatural, Xéna et dernière en date, Westworld.

En deux épisodes marquants – l’un pour sa révélation finale et l’autre pour son côté comique – 12 Monkeys prouve qu’elle a sa place au Panthéon des séries de SFFF en utilisant habilement codes et modèles de celles-ci.

  • Costumes et ambiances

12 Monkeys, en plus d’être une montagne russe pour notre cerveau, est aussi un plaisir pour les yeux puisque costumes et décors sont renouvelés selon les époques. Passé plus ou moins lointain, temps futur, France, République Tchèque, Allemagne, Angleterre, la série nous fait voyager dans le temps et l’espace sans jamais nous perdre dans sa timeline et ce, grâce à une écriture fluide et l’ambiance bien particulière de chaque époque.

 


 

12 Monkeys fait partie de ces séries trop méconnues qui méritent pourtant un visionnage complet pour tous les amateurs du genre. Proposant une nouvelle vision d’une oeuvre mythique, elle déclare son indépendance en utilisant son format à bon escient. Et n’oubliez pas, comme le dit si bien Jennifer Goines, « the right ending is the one you choose ». 

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