Friedrich Wilhelm Murnau meurt en mars 1931, à 42 ans, une semaine seulement avant la grande première de son film Tabou. Il sera sa dernière oeuvre et pas des moindres : la finalité d’une aventure de plusieurs mois où obstacles, accidents et différends ralentissent le tournage que Murnau veut grandiose – et qui le sera. Avec Murnau des Ténèbres, Nicolas Chemla nous embarque dans cette folle épopée, entre fantasme et réalité, lumière et ombre, cinéma et littérature…

Dans sa forme comme dans son fond, Murnau des Ténèbres est une oeuvre unique. Dans sa forme, d’abord, puisque Nicolas Chemla découpe son récit en trois parties, correspondant chacune à une seconde. Mais des secondes de quoi ? Trois secondes de l’accident de Murnau durant lesquelles ses dernières pensées, ses dernières images, sont imaginées par l’auteur. Trois secondes aussi du compte à rebours des films en pellicule. Enfin, trois secondes qui pourraient correspondre au fameux « Moteur, ça tourne, action » lors des tournages.

A la seconde deux, Murnau, poursuivant sa chute, virevolte, le ciel bascule, comme lorsqu’il faisait tourner sur lui-même son petit avion de chasse.

Murnau des Ténèbres, p. 91

Trois parties parfaitement construites où le narrateur discute avec un vieillard qui lui relate ses souvenirs du tournage de Tabou. Un témoignage qui commence au crépuscule, continue jusqu’au bout de la nuit pour finir dans un temps indéterminé et proche du rêve. Deux temps donc, celui du narrateur au présent qui s’entrechoque avec celui, en flashback, des dernières années de Murnau. Pourtant, le récit ne s’attarde pas sur sa mort mais célèbre sa vie, de son passé de pilote pendant la première guerre mondiale – il a d’ailleurs survécu à huit crash – à son ascension comme cinéaste virtuose et maître incontesté du cinéma expressionniste allemand.

Dans son fond ensuite, Murnau des ténèbres transpire d’amour pour ce cinéma des premiers temps, ce cinéma perdu, autrefois muet et sans couleur. Il revient sur les prémices d’Hollywood et de la cérémonie des Oscars, les premiers scandales, les relations entre Murnau et Flaherty, sa fascination pour les îles… Ce roman est une véritable fresque du passé que les cinéphiles apprécieront sans aucun doute.

Le cinéma, c’est 24 images par seconde. Et entre chaque image, 24 fois, une ligne d’ombre. Blanc, noir, lumière, ombre. 24 fois par seconde. C’est ce clignotement, ce scintillement dans le noir, qui prend origine dans la camera obscure, la chambre noire, qui recrée l’illusion de la vie […]

Murnau des Ténèbres, p. 72

Murnau des ténèbres est aussi, il ne faut pas l’oublier, un roman de fiction. Un roman aussi étrange, fantastique, onirique que les oeuvres de l’artiste qu’il évoque. Il se sert de la réalité pour tisser, autour, une seconde histoire : celle d’un homme, paumé dans une vie qui ne lui correspond plus, en quête d’un sujet à écrire. Et qui de plus inspirant que Murnau et sa puissante imagination ? Et surtout, quoi de plus évident que le destin brisé d’un artiste pour se remettre soi-même en question, et trouver, ailleurs, un sens à sa vie.

Nicolas Chemla nous fait voyager à travers une époque de cinéma révolue, dans des îles à la beauté fantasmée. En accompagnant son écrit d’anecdotes véridiques et en disséquant le tournage de Tabou, l’auteur altère la frontière, déjà si fine, entre la réalité et la fiction. Une lecture saisissante et puissante sur l’un des plus grands cinéastes de tous les temps.

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